Village de Luzy

Souvenirs de guerre de C.TUOT (1)

Souvenirs de la guerre août-novembre 1914

Auteur du carnet : Charles TUOT, document dactylographié à la demande de Monsieur l’abbé MELLIER. J’ai retranscrit, ci-dessous, le texte à l’identique.

1re partie

Préambule

Charles TUOT fut sous-officier artilleur à Saint-Mihiel durant son service d’active. On ne le mobilisa pas en 1914 en raison de sa santé fort altérée. Resté à Luzy, il fut témoin de la bataille qui opposa les troupes françaises et allemandes pour la traversée de la Meuse. Arrêté comme otage, il écrivit ce texte au cours de sa détention dans le camp de prisonniers civils et militaires français situé à Grafenwöhr, en Bavière. Dernier sabotier de Luzy-Saint-Martin, il mourut épuisé par de longs mois de captivité. Le témoignage de Charles TUOT, conservé par sa famille, fut prêté à Monsieur l’abbé MELLIER, de Cesse, qui, conscient de la valeur documentaire de cet écrit, le fit dactylographier avant de le restituer à ses propriétaires.

Ce passage représente un peu moins du tiers de l’écrit de Monsieur TUOT. Il a été choisi au regard du thème d’un petit recueil qui entend évoquer l’occupation allemande de Martincourt-sur-Meuse pendant la Première Guerre mondiale. Le récit débute au 25 août 1914 après la débâcle française dans la bataille des frontières.

Le récit

[…] En rentrant à la maison, je vois les officiers qui déjeunent le café au lait tout en discutant au sujet de la situation grave dans notre région. À midi, une douzaine d’officiers dont un général et plusieurs colonels mangeaient chez nous quand un lieutenant-colonel apporta un ordre au général de brigade pour qu’il fasse retourner ses deux régiments, le 50 et le 108. Le général, malgré les observations du messager, dut avouer, après avoir consulté ses colonels, qu’il ne pouvait, à son grand regret, que faire reposer ses hommes qui avaient marché quatre jours sans repos et de les restaurer car ils n’avaient pas eu le temps de manger. En outre, ses régiments étaient décimés et ils n’avaient plus de munitions.

Les hommes se reposèrent donc et firent la popote. L’après-midi, je fus réquisitionné pour conduire de la viande à des postes au pont d’Inor et au pont du canal. Cette viande provenait d’un taureau qu’on avait dû laisser en fourrière lors du passage du troupeau. Le pauvre animal ne pouvait plus avancer, la corde qui l’entravait lui ayant entamé les chairs. En faisant la distribution, on aperçut cinq cavaliers qui sortaient du bois dans les landes d’Inor. Le commandant les regarda à la lunette et les reconnut pour des Uhlans. Dès qu’ils se virent aperçus, ils firent demi-tour et rentrèrent dans le bois. Des troupes françaises se trouvaient encore derrière eux.

Les fantassins repartent dans l’après-midi (ce devait être le mardi 25 août) . Vers le soir, des convois passent, les voitures mélangées. Les chefs de groupes ont un mal infini à retrouver dans la nuit noire les voitures qui doivent rester au pays de celles qui doivent prendre la direction de Beaumont. C’est le corps colonial qui repasse.

Quelques régiments logent dans le village, il y a quelques groupes qui suivent les voitures et se font guider avec des lanternes pour passer le bois. Les autres, de grand matin, partirent prendre position dans les bois. Cette journée-là, on ne vit que quelques hommes qui venaient en corvée d’eau et auxquels furent remis les fusils et les cartouches abandonnés par certains mauvais soldats.

Vers dix heures du matin, l’exode des exilés commença. Un grand nombre d’habitants partit par peur des Prussiens. Auparavant, ils avaient mis tout ce qu’ils avaient de précieux et qu’ils ne pouvaient emporter, en sûreté dans les caves.

Dans la matinée, nous agitâmes chez nous la question du départ. Mon père, fatigué par tout le travail qu’il eut à faire pendant tout le mois et obsédé par les vexations et rebuffades qu’il eut à subir de la part de certaines personnes du village, était à bout de force. Craignant de le voir tomber malade, nous le décidâmes à partir avec la voiture. Ma sœur et une amie l’accompagnèrent. Ils se rendirent à Termes le jour même. Nous avions convenu que nous partirions, ma mère et moi, le lendemain matin, mais il aurait fallu abandonner tout et comme nous n’étions pas bien décidés, nous sommes restés. Nous avons su quelques jours plus tard que le père nous croyait partis et s’inquiétait de la direction que nous pouvions avoir prise.

Le mercredi 26 août, tous les ponts sur la Meuse sautèrent vers cinq heures du matin. Vers dix heures, une voiture de blessés passa. Ils étaient une dizaine plus ou moins gravement touchés. Un surtout était bien faible et très en danger. On les conduisit à Laneuville, où il y a une ambulance d’installée dans l’église. Une demie heure après que le convoi est parti, une femme du pays qui avait hospitalisé un blessé chez elle vint demander au maire ce qu’il fallait qu’elle fasse de lui. Nouvelles démarches, il fallut trouver une voiture pour conduire ce pauvre blessé. Aussitôt, un cultivateur s’offrit à le conduire, mais arriva trop tard, l’ambulance était évacuée. Alors, il ramena son malade à Luzy où il fut mis chez des personnes qui s’occupèrent de lui.

Famille de Luzy
Famille de Luzy pendant l’occupation

Vers six heures du soir, on entendit un coup de canon puis tout à coup un sifflement aigu et une détonation. C’était le bombardement de Luzy qui commençait. Aussitôt, quelques habitants vinrent se réfugier chez nous pour s’abriter dans notre cave. Nous n’avions pas encore soupé. Ma mère nous fit à manger et nous soupâmes au bruit des obus qui éclataient sans arrêt dans le village (à suivre).

Sources :

  • A.M. Stenay
  • A.M. Luzy
  • A.M. Cesse
  • A.M. Martincourt
  • Abbé MELLIER
  • Famille TUOT
  • Photos : JLK

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