Souvenir de guerre de C.TUOT (3)

Habitant de Luzy-Saint-Martin, Charles TUOT raconte le combat de Luzy et l’occupation de Martincourt-sur-Meuse comme les ont vécus  les villageois. Le texte retranscrit par l’abbé MELLIER est édité ci-après  sans retouche du fond et de la forme.

Au bout d’un moment, je demandais à un des soldats qui nous gardait pour entrer dans la grange voisine, mais il me fit remarquer une lucarne qui se trouvait dans le fond et par laquelle les balles pourraient entrer et ricocher. Nous attendîmes un bon moment au bout duquel on nous fit passer dans la grange en face, nous faisant asseoir contre le mur. Pendant ce temps, l’incendie allumé par la main des Allemands faisait rage dans le village. Les maisons flambaient l’une après l’autre et lorsque nous descendîmes dans le bas du village vers six heures du soir, nous vîmes que des dégâts irréparables étaient faits.

Nous restâmes dans notre grange toute la journée, sans rien prendre qu’un tout petit morceau de pain et une rondelle de chocolat épaisse comme une feuille de papier qu’une bonne vieille demoiselle avait dans son panier.

De la bataille, nous ne vîmes rien que la retraite à un certain moment des troupes allemandes. Mais les renforts revenant, elles reprirent l’offensive et la fusillade s’éloigna insensiblement. La canonnade, cependant,  fit rage toute la journée.

Vers six heures, on nous ramena, les hommes seuls dans le bas du village, dans un terrain où existait autrefois une plantation de peupliers. Là, vinrent nous retrouver les gens des autres quartiers qui avaient été pris quand les soldats mettaient le feu, et qu’ils avaient mis à l’abri derrière le talus du chemin de fer. Abri assez aléatoire puisque l’un des Allemands qui les gardait fut tué à leur côté. Nous étions là, près d’une soixantaine, hommes, femmes et enfants, jusqu’à un enfant de quatre mois, attendant nous ne savions quoi, quand tout à coup on entend quelques coups de feu. Des balles sifflent, nous tendons le dos et l’une d’elle vient frapper à la cuisse un soldat qui se tenait à quelques mètres de nous. Aussitôt, ce fut la débandade et, un peu plus tard, quand on nous dit que nous passerions là la nuit, il fallut user de diplomatie pour obtenir de retourner au premier emplacement que nous occupions. Il y avait un peu de paille pas trop propre, mais la nécessité nous obligea de nous en contenter pour la nuit.

Très peu dormiront, sauf les enfants. À tout moment, on entendant une salve d’artillerie, et, pour nous servir de veilleuse, nous avions le reflet des dernières maisons incendiées qui achevaient de se consumer.

Le lendemain, de très bonne heure, nous étions debout, grelottant de froid et mourant de faim. Heureusement, les Allemands nous permirent de traire les vaches qui passaient. Nous bûmes chacun un bon bol de lait ce qui nous fit grand bien.

Avec nous avait passé la nuit un sergent de la coloniale qui avaient été fait prisonnier à Malandry et que les Allemands trainaient avec eux depuis plusieurs jours.

Tout à coup, l’ordre arrive de nous faire traverser la Meuse. Aussitôt, notre escorte se dispose et nous partons. Nous traversons la prairie jusqu’à la Meuse que nous passons sur un pont de bateaux, le pont de Martincourt étant démoli, les Français l’ayant fait sauter en reculant quelques jours plus tôt.

Nous traversons Martincourt, on nous fait arrêter à deux cents mètres environ du village dans la direction d’Inor. Nous avions soif et mourrions de faim. Des personnes du village nous apportent de l’eau dans des seaux et les soldats vont dans les champs voisins chercher des carottes et des choux navets que nous dévorons avec appétit. Sur le coup de midi, ils se mirent en devoir de nous faire la soupe. On éplucha des pommes de terre, on mit deux poules dans les marmites et les feux allumés, la soupe fut bientôt cuite. Nous en eûmes chacun un quart, ce qui n’apaisa guère notre faim.

Un moment après, on sépara les hommes d’avec les femmes et les enfants. Nous nous demandions ce qu’on allait bien nous faire, mais un autre ordre arriva, celui de nous laisser repartir. Un général qui traversait le village avait donné l’ordre de nous remettre en liberté et, confiants, nous étions redescendus vers la Meuse, le pont de bateaux étant démonté, nous avions pris place à plusieurs sur un bachot conduit par des pontonniers et nous étions même débarquée sur l’autre rive quand arriva le capitaine commandant des pontonniers qui, prétendant que le pont était sous sa responsabilité ne permit pas deux autres de passer et nous fit même faire demi-tour et repasser de l’autre côté.

On nous ramena dans une grange de Martincourt pour y passer la nuit. À ce moment fut séparé de nous le sergent Blanchard, de la coloniale, qui prit la route d’Inor.

Le soir, on obtint d’aller à trois hommes et trois femmes accompagnés d’une sentinelle chercher du lait dans une ferme du village. Le lait fut surtout distribué aux enfants. Chacun prit ses dispositions pour passer la nuit le moins mal possible et dormir très peu.

Le vendredi 28 août, le matin, nous demandâmes de nouveau à la sentinelle de nous accompagner pour aller chercher du lait que la fermière nous avait promis la veille. Mais il nous fut impossible de vaincre la résistance, il nous comprenait fort bien mais feignait d’ignorer ce que nous demandions.

Dans la matinée, nous n’eûmes pas trop à nous plaindre de la nourriture. À tout moment, un soldat nous faisait passer un sac de biscuits ou une boule de pain noir qui distribués entre tout le monde calmèrent un peu la faim ; nous eûmes même un seau de miel dont certains abusèrent même quelque peu. Nous eûmes aussi la soupe. Les Allemands avaient demandé quatre femmes pour aller faire la soupe à leurs cuisines roulantes. Nous eûmes chacun une boîte de conserve de soupe et avec le peu que nous avions eu avant par le propriétaire de la grange, nous fit patienter et attendre notre délivrance.

Ce jour-là, nous crûmes encore être rendus à la liberté et pouvoir repartir, mais nous nous étions trompés. Le pont était rétabli, et l’artillerie et l’infanterie ne cessaient de passer quand nous descendîmes à la rivière. Là, on ne voulut pas encore nous laisser passer sur le pont et on nous fit attendre à côté. Las d’attendre, sans espoir de pouvoir obtenir notre tour, nous décidâmes de remonter au village et d’essayer d’aller passer par Stenay.

Nous partons à huit et sur la route, nous ne rencontrons rien jusqu’à Cervizy, où nous buvons chacun notre bouteille de bière. Nous descendons ensuite jusqu’au pont du canal pour le suivre jusqu’à Stenay où nous espérons passer. Mais au pont, un cultivateur nous en dissuada, nous disant qu’il était impossible de passer la Meuse à Stenay mais que si nous voulions nous pouvions passer à gué, pour joindre Cesse à travers la prairie. Quelques-uns parmi nous en étaient partisans, mais l’avis des autres prévalut.

Il était trop tard, sept heures et plus, pour passer l’eau jusqu’à la ceinture et ensuite pour traverser la prairie où l’on risquait de recevoir une balle tirée par les sentinelles des troupes allemandes qui étaient campées entre Cesse et la route de Beaumont et qui probablement occupaient le village même.

Nous décidons de passer la nuit dans le faubourg et d’essayer le lendemain matin de passer par un moyen ou par l’autre. Nous entrons à deux dans la maison de M. Maizières, les autres montent plus haut dans le village.

Là, nous mangeons un peu, buvons un verre de bière et le patron nous conduit à la grange où nous devons passer la nuit sur un lit de foin.

Il y avait déjà un moment que nous y étions et nous nous assoupissions déjà quand, tout à coup, la patronne arriva et nous signifia l’ordre de quitter la maison, les Allemands étant dans le pays ; elle ne voulait pas avoir de désagréments par rapport à nous.

Nous sortons et bien indécis, ne sachant de quel côté nous diriger. Enfin, l’idée nous vint de gagner le canal et de retourner sur Martincourt. Nous gagnons le plus rapidement possible la rive gauche du canal que nous suivons dans la prairie. Nous eûmes la chance de trouver du foin bien sec sur notre chemin, nous en prîmes chacun une bonne brassée et nous vînmes nous installer dans une haie à environ cinq cents mètres du pont du canal à Martincourt, pour achever d’y passer la nuit. Le brouillard était épais, mais grâce à notre foin, nous n’eûmes pas trop froid.

Sources :

  • A.M. Stenay
  • A.M. Luzy
  • A.M. Cesse
  • A.M. Martincourt
  • Abbé MELLIER
  • Famille TUOT

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