Cuve du site de Semide

Site du gros canon de Semide (08)

Site du gros canon de Semide (08)

Sommaire :

  1. Préambule.
  2.  Situation.
  3. Présentation du site du gros canon de Semide.
  4. Historique.
  5. Répartition des sites comparables sur l’hexagone.
  6. Intérêt de préserver le site du canon de Semide.
  7. Tentative de réhabilitation en 1996-1997.
  8. Argumentation et circuit de visite possible.
  9. Conclusions.

1.) Préambule

L’étude et l’argumentaire qui suivent sont repris d’un document que j’avais remis, en 2011, à l’Association pour la Sauvegarde du Patrimoine Vouzinois, dans le but de réhabiliter le site du gros canon de Semide (08). J’avais découvert cet ouvrage lors d’un pèlerinage sur les champs de bataille de Champagne. Comme il semble que la réhabilitation du site se concrétisera courant 2017, il m’a semblé opportun d’épingler cette étude et cet argumentaire sur mon blog. Je profite de l’occasion pour indiquer les références et les liens vers les blogs et forums, des personnes qui m’ont permis d’avancer dans ce projet. Je remercie particulièrement Monsieur Coistia, Président de l’ASPV qui a porté le projet avec vigueur et ténacité. Je remercie également le général Guy François qui a fourni la documentation et les explications, par le biais de ses publications et de ses remarques sur le Forum 14 18, et qui ont étoffé mon document. Je remercie enfin Monsieur Hubert  Oudin, Maire de Semide, pour son engagement et son action dans la réhabilitation du site du gros canon.

Les canons de type 38 SK L45 ( calibre 38 cm, à chargement rapide (SchnelladeKanone), longueur L du tube 45 calibres) étaient initialement prévu pour équiper quatre super-cuirassers de la marine allemande de la classe Bayern : S.M.S. Bayern, Baden, Sachen et Würtenberg. En début de guerre, seuls les deux premiers navires étaient terminés ; les autres ne l’ont jamais été. Les canons déjà manufacturés pour les deux derniers navires ont été confiés à l’armée allemande pour une utilisation terrestre.

Super-cuirassier de Classe Bayern
Super-cuirasser de Classe Bayern
Cuve du site de Semide
Cuve du site de Semide
Cuve du site de Semide
Cuve du site de Semide

2.) Situation

Semide est situé à 1,5 kilomètres de la route départementale D977 qui relie Suippes à Vouziers. Cette route de très bonne qualité permet de joindre facilement et rapidement les différents sites mémoriels qui la jalonnent.

Extrait de carte IGN sur Géoportail

Plan de situation Geoportail
Plan de situation Geoportail

3.) Présentation du site du gros canon de Semide

Le site se trouve à  deux kilomètres au sud-est du village, au lieu-dit “Noue Ramon”, et se présente comme une plateforme bétonnée avec une cuve en demi-cercle à gradins, et un réseau de galeries et de salles souterraines. Les bouches d’extraction de deux soutes à munitions souterraines restent visibles sur la dalle. Plusieurs escaliers d’accès aux galeries et aux soutes à munitions demeurent également apparents. L’ensemble paraît en bon état à l’exception de deux affaissements au droit des galeries non renforcées de l’ouvrage.

Implantation du site de Semide
Implantation du site de Semide
Parcelle cadastrale du site de Semide
Parcelle cadastrale du site de Semide

Croquis de la plateforme de Semide. Les traits épais en gris symbolisent les parties renforcées de l’ouvrage. Les étoiles rouges repèrent les zones effondrées.

Croquis de l'installation de Semide
Croquis de l’installation de Semide

L’ouvrage a été classé monument historique le 12/09/1922 et enregistré sous la référence PA00078525 en 1992. Sa position au fond d’un ravin peu profond dont les pentes se révèlent de faible amplitude caractérise un emplacement exceptionnel. Sa situation au sein d’une région boisée le rend indétectable par les reconnaissances aériennes.

Extrait du jmo de l’ID73 cote SHD 26 N 400/2

Emplacement du canon
Emplacement du canon
Schéma de l'affût du canon
Schéma de l’affût du canon

Le canon de type 38 SK/L 45 était installé sur un châssis métallique (Bettungsschiessgerüst) dont le pivot était situé au centre du demi-cercle, et la piste de roulement sur un gradin. Ce dernier était revêtu d’un placage métallique, qui reste encore visible aujourd’hui, sur lequel roulaient des galets. (Voir croquis en coupe ci-dessus.)

Contrairement à la mauvaise habitude que l’on a prise de qualifier tout gros canon allemand de “Grosse Bertha”, la pièce de Semide n’en était pas une. Il s’agissait en fait d’un canon de marine de calibre 38 cm et de longueur 17 mètres, qui devait équiper la tourelle d’un cuirassé de la marine allemande de type Bayern qui n’était pas encore construit. Sa portée théorique était de 37,5 kilomètres en 1916. Elle sera augmentée jusqu’à 47,5 km en 1917 avec l’utilisation d’obus spéciaux. (source : général Guy François)

Photo d'un canon 38 SK/L 45
Photo d’un canon 38 SK/L 45

Le qualificatif de “Grosse Bertha” s’appliquait en réalité au mortier de 42 cm qui ne dépassait pas 12 km de portée et qui faisait partie de la panoplie des grosses pièces de siège.

Mortier de 42 cm
Mortier de 42 cm

4.) Historique.

L’ouvrage de Semide est construit durant la guerre 14-18 après que le front se soit figé. Pendant l’année 1916, les Allemands construisent une voie ferrée à taille normale (1,44 mètre) qui part de la gare de Contreuve, traverse le village de Semide puis prend la direction des “Valettes” et se dirige enfin vers le site du gros canon. Ce site classé ultra secret n’a jamais pu être vu des habitants de Semide mais le passage du tube sur deux wagons a été aperçu.

Le canon est installé en mai 1916 et sera démonté en mars 1917 (source : général Guy François). La pièce est armée par des artilleurs de la marine appartenant au “Marine-Sonderkommando Schulte 2”, commandé par le Kapitänleutnant Hans Walther Schulte (source : général Guy François).

La plateforme de Semide est orientée plein sud avec un angle de tir de 180 °. La distance maximale théorique de tir du 38 SK/L 45 qui était de 37,5 kilomètres en 1916, mettait à sa portée les villes de Saint-Hilaire-au-Temple et de Sainte-Ménehould.

Cibles du gros canon de Semide
Cibles du gros canon de Semide

En fin 1916, le village est plongé dans un épais brouillard artificiel. Le canon effectue une série de 24 ou 25 tirs.

  • Le 10 novembre 1916, 14 ou 15 coups sont tirés en direction de la gare de Saint-Hilaire-au-Temple ; les tirs sont réglés par avion.
  • Le 11 novembre 1916, 4 coups le sont en direction de Sainte-Ménehould du côté de la gare et du quartier de cavalerie.
  • Le 15 novembre, 6 coups sont tirés en direction de la gare de Sainte-Ménehould avec guidage des tirs par avion.

Côté français, les tentatives de repérage de la pièce par ballon captif et par les équipes S.R.S dotées de matériel acoustique, permettent de la localiser dans la région des Monts-Chéry. Une contre batterie est envisagée mais ne sera jamais mise en œuvre du fait de l’interruption des tirs.

La pièce de Semide reste une des moins utilisées parmi les 38 cm. Son but principal était de tirer sur les nœuds ferroviaires pour gêner la logistique française tant à destination de Verdun et de l’Argonne que de la Champagne (données fournies par le général Guy François). Le canon sera démonté peu de temps après son installation. La population de Semide voit passer le tube du canon en sens inverse, toujours sur deux wagons, peu de temps après les tirs. Personne ne comprit précisément les raisons de ce retrait. Voir les commentaires du général Guy François sur le Forum 14 18

5.) Répartition des sites comparables sur l’hexagone

Il existe moins de 30 sites de canon allemand à longue portée de ce type en France et seulement 7 sur affût Bettungsschiessgerüst, c’est-à-dire du type de celui de Semide (Coucy-bois de Montoire, Saint-Hilaire-le-petit, Duzey-bois de Warphemont, Santes, Hampont, Zillisheim, Semide ; en gras, les sites aménagés). L’ouvrage réhabilité le plus proche de celui Semide reste celui de Duzey, situé à l’est de Verdun et distant de 80 km à vol d’oiseau. Le second est vraisemblablement celui de Coucy-la-Ville, distant de 100 km à vol d’oiseau et situé à l’ouest de Reims. Le site de Semide a donc toute sa place entre ces deux sites.

6.) Intérêt de préserver le site du canon de Semide.

Le mythique 38 SK/L 45 demeure le canon le plus terrifiant que les Allemands aient mis en oeuvre au début du conflit. La distance de tir le rendait quasiment indétectable. Il était toujours placé loin de la ligne de front ce qui le mettait hors de portée des canons français quand il était repéré.

Il n’existait pas d’équivalent en France, en service en début de guerre. Les plus gros de nos canons à longue portée, en service dans l’armée, étaient limités à 240 mm. Courant 1915, des pièces françaises à grande puissance et à longue portée sont construites et montées sur affût fixe ou sur voie ferrée. elles seront plus terrifiantes encore que les 38 cm allemands. On verra même, en 1918, des obusiers français de 520 mm mais ils ne seront jamais utilisés, la guerre s’étant arrêtée avant leur mise en œuvre.

Pour en revenir au canon de Semide, l’ouvrage qui le reçoit demeure remarquable pour cette époque. Ce site est une exception patrimoniale même si, dans notre cas, il a peu servi. La technologie de canon installé en position fixe a peu à peu fait place à celle de canon sur voies ferrées, beaucoup plus souple et mobile. Voir ci-dessous, l’explication du général Guy François dans le post vers lequel le lien renvoie.

Forum 14 18

“Il faut tenir compte de l’évolution des matériels et des changements de conception concernant la conduite des opérations militaires.

Pour faire simple, en 1915, les Allemands construisent, de la Belgique au sud de l’Alsace, une chaîne de positions fixes afin de mettre en œuvre leurs canons de 38 cm et de pouvoir menacer un maximum d’objectifs stratégiques et des grandes villes françaises de l’arrière front.

À partir de la fin de l’année 1916, les Allemands ont pris conscience de l’inconvénient des positions fixes, devenues vulnérables compte tenu des progrès de l’Artillerie Lourde à Grande Puissance française et de l’action accrue de l’aviation. Ils optent alors pour la solution de l’Artillerie Lourde sur Voie Ferrée que les Français utilisent depuis 1915 et surtout à partir de l’été 1916.

Les Allemands construisent alors un nombre important de pièces sur voie ferrée de 24, 28 et 38 cm pouvant être utilisées partout à la différence de leurs positions fixes.

En ce qui concerne le désarmement de plusieurs positions fixes de 38 cm au début et au printemps de 1917 (Semide, Hampont, Zillisheim), c’est un choix délibéré car à cette époque, les Allemands craignent un débarquement britannique sur les côtes belges pour prendre à revers leur front des Flandres. C’est pourquoi, ils construisent la grande batterie de côte “Deutschland” de Breedene à 4 canons de 38 cm en employant quatre canons et quatre affûts jusque-là en position sur le front terrestre afin de faire face à cette menace qui pèsera jusqu’à la fin de la guerre sur la stratégie allemande.

Dans ces conditions, seules quelques rares positions fixes de 38 cm seront employées encore en 1918 notamment à Verdun et à Santes . Les efforts porteront désormais sur les 38 cm “Max”, les 24 cm “Theodor-Karl” et les 28 cm “Bruno”, tous sur affûts sur voie ferrée (“Eisenbahn und Bettungsschiessgerüst”), intensivement employés sur de multiples emplacements lors des offensives du printemps et de l’été 1918.

Guy François.”

Semide se trouve au nord d’un secteur où se sont déroulés de violents combats entre 1914 et 1918. De nombreux vestiges restent visibles dans les secteurs de Massiges, Suippes, Souain et Sommepy. Semide pourrait constituer le point d’orgue d’un parcours mémoriel qui partirait de ces régions et qui engloberait tous les sites et monuments qui le jalonnent. J’en donnerai quelques exemples un peu plus bas dans le paragraphe “Argumentation”.

7.) Tentative de réhabilitation en 1996/1997

Je rapporte ici les propos que j’ai échangés avec l’ancien maire de Semide.

“Le site n’est actuellement plus géré d’où l’état de quasi-abandon dans lequel il se trouve. La parcelle cadastrale n°22 appartient à la commune ainsi que le chemin d’accès. Par le passé, années 1996/1997, la commune avait lancé une campagne de réhabilitation du site. Les équipes communales avaient dégagé l’ouvrage, un fléchage avait été mis en place et un panneau d’affichage a été posé. A priori, de nombreux visiteurs venaient voir ce site incontournable.

Cependant, la situation de la construction au fond d’un ravin en cul de sac a généré d’importants problèmes. Lors de pluies abondantes, les eaux de ruissellement convergent vers l’ouvrage qui se trouve noyé. Un orage particulièrement violent l’a complètement recouvert. Ces ruissellements ont, semble-t-il, miné l’ouvrage qui s’est fragilisé et qui présente des effondrements localisés de la dalle en béton (peut-être aidés par des engins agricoles ??).

Les galeries sont en partie comblées par les dépôts sédimentaires de 60 à 80 cm d’épaisseur. Dans ces conditions, le maintien en état de l’ouvrage nécessiterait un gros travail d’entretien et de sécurisation que ni la commune ni la Codécom ni le Conseil Général ne peuvent financer.

De plus, le sous-préfet qui avait visité le site à l’époque où il était ouvert, avait mis l’accent sur les dangers qu’il représentait (noyade, ensevelissement, chute, etc.).

Il avait également indiqué que le fléchage mis en place par la municipalité ainsi que la proximité du site, par rapport au village, dont l’accès aux enfants était aisé, engageait fortement la responsabilité de celle-ci. C’est pour cette raison que le fléchage a été supprimé et qu’une pancarte a été installée sur le site indiquant qu’il était dangereux. Depuis il reste en l’état.

D’autres inconvénients viennent se greffer à cette déficience sécuritaire. Le chemin d’accès est souvent impraticable. En période estivale, le site est infesté de taons à un point tel qu’il est impossible de rester sur place.”

Quelques commentaires à propos de cette discussion :

Ce que je retiens de cette discussion, apparait surtout comme un problème d’argent. Pour rendre le site sûr, il conviendra de réaliser quelques travaux de sécurité (on peut se faire aider par un organisme comme “Veritas”). Techniquement, tout est résoluble. Il existe des techniques pour dévier les eaux de ruissellement. Les parties fragiles de l’ouvrage peuvent être étayées ; de toute façon, les galeries ne doivent pas demeurer accessibles au public. On ne va pas réinventer le monde, d’autres sites ont déjà travaillé sur cet aspect sécurité. Il faut susciter l’intérêt d’un tel projet.

8.) Argumentation et circuit de visite possible.

En dehors de ces considérations techniques pour la réhabilitation du site, il existe à mon sens un certain nombre d’éléments positifs qui justifient qu’il a sa place dans un circuit de mémoire. Il faut savoir tirer profit de son environnement. Les 4 fleurs du village de Semide permettraient de terminer ce circuit en apothéose.

Pour terminer, je propose un exemple de circuit mémoriel qui reprend la plupart des curiosités qui le jalonnent.

Souain-Perthes-les-Hurlus :

  • Nécropole nationale de la 28e brigade (cimetière où les croix sont rangées en cercles),
  • Ferme des Wacques (d’où est partie l’offensive de la 28e brigade vers la ferme de Navarin),
  • NN de la Croué (Nécropole franco-allemande avec plusieurs stèles),
  • NN de l’opéra,
  • NN de la légion (avec beau monument offert par les Américains),
  • Villages détruits du camp de Suippes (plus visitables),
  • Monument des armées de Champagne (ancienne ferme de Navarin),
  • Blockhaus,
  • Sommepy-Tahure :
    • Reliques, blockhaus et stèle autour de l’église,
    • Vitrail d’aviateur dans l’église,
    • Petit musée avec fresque, matériel et documents (ouvert à la demande),
    • Monument des 170 et 174 RI devant la position fortifiée allemande, tombe de Georges Estival de l’AS 333 (Chars d’assaut),
    • Boulders de la 2e division américaine entre Sommepy et Saint-Étienne,
    • Monument américain du Blanc Mont avec le réseau de tranchées allemandes de la position fortifiée,
  • NN allemande à Saint-Étienne à Arnes avec de belles stèles,
  • Semide :
    • Village fleuri,
    • Site du gros canon de marine.

9.) Conclusion

Toutes les conditions sont réunies pour faire du site de Semide un élément du patrimoine mémoriel incontournable. Les accès sont faciles et bien viabilisés le long de l’axe Suippes-Vouziers. Le fait qu’il soit classé monument historique devrait pouvoir ouvrir les portes du financement de sa réhabilitation.

Un blog montre l’intérêt de la jeunesse de Semide pour son canon. Voici l’adresse du site : Jeunesse de Semide

Sources :

  • Forum 14 18
  • Général Guy François
  • Librairy of congress
  • Bundesarchiv
  • Geoportail IGN 2012
  • Mémoire des Hommes SHD
  • Jeunesse de Semide
  • Champagne 14 18

4 réflexions au sujet de « Site du gros canon de Semide (08) »

    1. Oui ! je suis allé le voir alors qu’il était recouvert de friches et décoré d’une multitude de ruches. Il semblerait qu’il ait été récemment nettoyé. Son design est intéressant avec deux échancrures dans la maçonnerie pour le passage des rails de montage.
      Merci pour la source du plan que j’ajoute aux miennes.

  1. Beau travail. Bravo.
    Une remarque : Ce n’est pas Sainte-Menehould mais Sainte-Ménehould (j’y suis né…)
    Je connais très bien le site de Zillisheim qui est dans le même état. (mon beau-frère habite la commune.

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