Les vies gaspillées

Après que le général eut été averti que la signature avait eu lieu, son ordre a simplement informé les commandants subordonnés de ce fait. Il n’a rien dit sur ce qu’ils devaient faire jusqu’à 11 heures, lorsque le cessez-le-feu entrerait en vigueur.
Son ordre laissait ses commandants dans un flou décisionnel quant à savoir s’il fallait continuer de se battre ou épargner la vie de leurs hommes dans l’intervalle.
Les généraux qui devaient interpréter cet ordre tombaient en gros dans deux catégories : les carriéristes ambitieux qui voyaient une occasion de gloire, de victoires, voire de promotions, et ceux qui croyaient qu’il était fou d’envoyer des hommes à la mort pour prendre un terrain sur lequel ils pourraient marcher en toute sécurité quelques jours plus tard.

La mention par le député Fuller de la perte de Marines ce dernier jour faisait référence à une action ordonnée par le major général Charles P. Summerall, commandant du Ve Corps d’armée de Pershing.
Aucun doute n’avait obscurci l’esprit de Summerall quant à la façon dont tout ce discours sur l’armistice du onzième jour devrait être traité. La veille, il avait rassemblé ses officiers supérieurs et leur avait dit : ” Les rumeurs de capitulation ennemie viennent de nos succès . Par conséquent, ce n’est pas le moment de se détendre, mais plutôt de serrer les vis.”

Général Charles P. Summerall
Général Charles P. Summerall

Summerall, un Floridien de 51 ans, avait passé trois ans à enseigner à l’école de guerre avant d’entrer à West Point. À son arrivée sur le front occidental, il portait les décorations de la guerre hispano-américaine, de l’insurrection des Philippines et de la rébellion des Boxers. C’était un homme sévère, peu souriant, dit-on, brutal, qui aimait se présenter en uniforme d’avant-guerre avec de nombreuses médailles, des écharpes dorées et des épaulettes à franges suggérant un vice-roi de l’Inde plutôt qu’un simple officier américain.
Parce qu’il avait enseigné l’anglais, Summerall s’enorgueillit de posséder des qualités littéraires. “Nous ouvrons la porte par ses charnières “, a-t-il dit à ses subordonnés lorsqu’il leur a ordonné de traverser la Meuse le dernier jour de la guerre.
” Ce n’est qu’en augmentant la pression que nous pouvons provoquer la défaite de l’ennemi,….entrer en action et le bousculer “. Pour motiver ses troupes il leur dit : ” Je ne m’attends pas à vous revoir, mais cela n’a pas d’importance. Vous avez l’honneur d’être à l’origine d’un succès définitif, donnez-vous à cela”. Parlait-il de mettre fin à son commandement  ou de prédire leur sort ?
Dans un cas comme dans l’autre, Summerall les incitait à vaincre un ennemi déjà vaincu, quel qu’en soit le coût.

Parmi les soldats qui se sont précipités sur la Meuse se trouvait le deuxième classe Elton Mackin, 5e Régiment de marine. Peu après l’entrée en guerre de l’Amérique, Mackin avait lu dans le Saturday Evening Post un article sur le Corps des Marines qui incita l’enfant de dix-neuf ans à s’enrôler.
Depuis son engagement, il avait vécu 156 jours au front, à commencer par le baptême sanglant de son régiment dans la bataille du bois de Belleau.
La question de savoir s’il survivrait jusq’u au dernier jour dépendait de la décision du général Summerall et du prix humain qu’elle exigerait.

Dans les heures grises avant l’aube du 11 novembre, le régiment de Mackin sortit du Bois de l’Hospice sur la rive ouest de la Meuse. La nuit était glaciale, enveloppée de brouillard et de bruine. Les Marines essayaient de trouver leur chemin vers la rivière dans l’obscurité.
Le Génie les avaient précédés, jetant des ponts fragiles à travers la Meuse, amarrant les pontons ensemble et faisant passer des planches par-dessus.
Les premiers signes qui prouvaient que les Marines se dirigeaient dans la bonne direction étaient les corps des ouvriers du Génie tués en tentant de construire les passerelles.

Vers 4 heures du matin, les Marines atteignirent le premier pont, une passerelle rachitique de trente pouces de large avec une corde de guidage tendue le long de poteaux disposés à hauteur de genou.
Ils ne pouvaient voir que jusqu’à mi-chemin car l’extrémité du pont  disparaissait dans la brume. Au-delà, rien n’était visible si ce n’était l’éclair des canons ennemis.
Les Marines commencèrent à s’empiler à la tête de pont en attendant les ordres. Un major souffla dans son sifflet et  monta sur le pont. Alors que les hommes s’entassaient derrière lui, les pontons commencèrent à basculer en déséquilibrant les hommes. Les gars du Génie leur crièrent de se mettre au centre de la travée avant qu’elle ne s’effondre.

Passerelle de fortune empruntée par les Marines le 10 novembre 1918
Passerelle de fortune empruntée par les Marines le 10 novembre 1918

Les obus ennemis commencèrent à créer des geysers qui aspergeaient les attaquants avec de l’eau glacée. Les mitrailleuses allemandes ouvrirent le feu et les obus frappèrent le bois avec un bruit de roulement de tambour. Ceux qui frappaient la chair émettaient un bruit sourd.
La travée se balançait sauvagement dans le courant fort. Mackin vit l’homme devant lui trébucher entre deux sections de ponton et disparaître dans les eaux noires.
Les balles des mitrailleuses allemandes continuaient à faire tomber les hommes des pontons, comme des canards dans une salle de tir. Pourtant, les Américains n’arrêtaient pas de s’engouffrer sur la passerelle.
À 4 h 30 du matin, les Marines et les fantassins de la 89e Division avaient pris Pouilly sur la rive est de la rivière.
Dans les 6 heures et demie restantes, ils devaient prendre d’assaut les hauteurs au-dessus de la ville et nettoyer les nids de mitrailleuses. À l’aube, Mackin vit un coureur traverser le pont au sprint. Le message du quartier général du général Summerall disait : “L’armistice est signé et prend effet à 11 h ce matin”. Encore une fois, rien n’est dit au sujet de l’arrêt des combats entre-temps.
Mackin survécut pour écrire ses mémoires. La traversée de la Meuse avait causé plus de onze cents victimes dans les heures qui précédèrent la fin de la guerre.

De nombreux membres du Congrès, dont Fuller, reçurent des appels de familles qui voulaient savoir pourquoi ces dépenses inutiles de vie avaient été autorisées. Le Congrès avait déjà créé un comité spécial pour enquêter sur les pratiques d’approvisionnement, la suffisance et la qualité des armes, les déchets et la greffe dans l’approvisionnement de l’AEF.
À cet organe, la Chambre décida d’ajouter un ‘Sous-comité 3’ pour enquêter sur les pertes du jour de l’Armistice. Royal Johnson, républicain du Dakota du Sud, a été nommé président. Un autre membre de la majorité, le républicain Oscar Bland de l’Indiana, et un membre minoritaire, Daniel Flood, un démocrate de Virginie composaient ce sous-comité.
L’intérêt de Johnson pour la tâche qui lui a été assignée était significatif. Il était récemment sorti de l’armée. À trente-six ans, Johnson avait pris congé de la Chambre des représentants et s’était enrôlé comme soldat dans le 313e Régiment, ” Baltimore’s Own “.
Il avait gravi les échelons, était promu premier lieutenant et avait reçu la Distinguished Service Cross et la Croix de Guerre.

Dans les rangs du 313e d’Infanterie engagé le matin de l’armistice, se trouvait Henry N. Gunther, un beau soldat d’une vingtaine d’années, dressé, avec un regard clair et une moustache de garde qui suggérait un subalterne britannique plutôt qu’un soldat américain.
Gunther, cependant, avait des difficultés avec sa vie militaire. Il venait d’un quartier où vivait une forte communauté allemande à l’est de Baltimore et où la culture de ses ancêtres est restée forte.
Lorsque les États-Unis entrèrent en guerre, Gunther et ses collègues commencèrent à souffrir de réactions anti-allemandes. Dans cette atmosphère délétère, Gunther n’avait aucune envie de s’enrôler.
Il se débrouillait bien à la Banque Nationale de Baltimore et avait une petite amie, Olga Gruebl, qu’il avait l’intention d’épouser.

Néanmoins, Gunther fut mobilisé cinq mois après l’entrée en guerre de l’Amérique. Son ami le plus proche, Ernest Powell, était devenu sergent de peloton dans la compagnie A, tandis que Gunther était nommé sergent d’approvisionnement.
Les sergents d’approvisionnement étaient traditionnellement impopulaires, se souvient M. Powell. Les vêtements de l’armée pendant la guerre, comme on disait à l’époque, étaient disponibles en deux tailles : trop grand et trop petit.

Après son arrivée en France en juillet 1918, Gunther écrit à un ami pour être démobilisé, car les conditions étaient rudes.
Un censeur de l’armée transmit sa lettre au commandant de Gunther, qui cassa le sergent en soldat. Gunther se retrouva au service d’Ernie Powell, son ancien collègue ce qui fut pour lui une humiliation irritante. Par la suite, Powell vit Gunther devenir de plus en plus sombre et retiré.

Au jour de l’Armistice, le 313e avait été engagé dans près de deux mois de combat ininterrompu. À 9 h 30 ce matin-là, le régiment sortit des tranchées, les baïonnettes au canon, les fusils à bâbord, les têtes pliées. Les hommes progressaient à travers un marais dans un brouillard impénétrable vers son objectif, une tache sur la carte, Ville-Devant-Chaumont.
Son avance devait être couverte par le 311e Bataillon de mitrailleuses. Mais dans le brouillard, les mitrailleurs n’avaient aucune idée de l’endroit où diriger leur tir, et la compagnie A s’est donc déplacée dans un silence sinistre. Soudain, l’artillerie allemande se manifesta et les hommes commencèrent à tomber.

Seize minutes avant 11 heures, un coureur rattrapa la 157e Brigade, mère du 313e d’Infanterie, pour signaler que l’armistice était signé. Encore une fois, le message ne faisait aucune mention de ce qu’il fallait faire dans l’intervalle.
Le brigadier général William Nicholson, commandant la brigade, prit sa décision : ” Il n’y aura absolument aucun répit jusqu’à 11 heures “.
D’autres coureurs furent dépêchés pour faire passer le mot aux régiments les plus avancés, y compris celui de Gunther. Le 313e se  rassembla alors sous une crête appelée la côte de Romagne. Deux escouades de mitrailleuses allemandes en position sur un barrage routier regardaient, incrédules, alors que des formes commençaient à émerger du brouillard.
Gunther et le sergent Powell se sont couchés pour éviter les balles qui sifflaient au-dessus de leur tête. Les Allemands cessèrent de tirer, supposant que les Américains auraient le bon sens d’arrêter le combat avec la fin si proche. Soudain, Powell vit Gunther se lever et se diriger vers les mitrailleuses. Il cria pour que Gunther s’arrête. Les mitrailleurs lui firent signe de revenir, mais Gunther continua d’avancer. L’ennemi tira à contrecœur une salve de cinq coups. Gunther fut frappé dans la tempe gauche et mourut sur le coup. L’ordre du jour du général Pershing consignera plus tard Henry Gunther comme étant le dernier Américain tué à la guerre.

Pour demander aux officiers pourquoi des hommes avaient été exposés à la mort le dernier jour de la guerre, les républicains du sous-comité 3 engagèrent un avocat de l’armée récemment retraité, Samuel T. Ansell. Âgé de quarante-cinq ans, Ansell avait été juge-avocat général par intérim pendant la guerre et avait quitté l’armée  pour accepter le poste au Congrès pour un salaire substantiel de vingt mille dollars par an.
Son premier geste fut de faire en sorte que tous les officiers supérieurs qui avaient dirigé des troupes sur le front occidental répondent à ces questions :

  • À quelle heure, le matin du 11 novembre 1918, avez-vous été informé de la signature de l’armistice ?
  • Quels étaient vos ordres et ceux de votre commandement en ce qui concerne les opérations contre l’ennemi immédiatement avant et jusqu’au moment de la notification de la signature de l’Armistice, après la notification et jusqu’à 11 heures ?
  • Après réception d’une telle notification, votre commandement ou une partie de celui-ci a-t-il continué à se battre ? Si oui, pourquoi et avec quelles victimes ?
  • Est-ce que votre commandement ou une partie de celui-ci a continué le combat après 11 heures ?
  • Si oui, pourquoi et avec quelles pertes

Ansell s’est avéré un enquêteur respirant le feu, cachant mal sa conviction que des vies ont effectivement été gaspillées le dernier jour de la guerre.
Parmi les premiers témoins qu’il appela, il y eut le chef des opérations de Pershing, le brigadier général Fox Conner. Fier, beau et rusé, Conner admit que, conformément à l’ordre de Foch de maintenir la pression, une armée américaine, la 2e sous la direction du lieutenant général Robert Lee Bullard, avait en fait déplacé un assaut initialement prévu pour le 11 novembre au 10 novembre  pour contrecarrer l’idée parmi les troupes que l’armistice était déjà  signé  et  pour influencer les délégués allemands à signer .

Tous les commandants n’étaient pas d’accord pour dire qu’il fallait faire pression sur l’Allemagne pour la forcer à signer.
Pendant des jours, les Allemands ne pouvaient plus attaquer les Alliés et n’ont mené que des actions d’arrière-garde lorsque des Américains sont tombés.
Le matin de l’armistice, le commandant de la 32e Division, le major général William Haan, reçut un appel téléphonique de son subordonné commandant la 63e Brigade demandant la permission d’attaquer afin de redresser une bosse sur son front. Haan répondit qu’il n’avait pas l’intention de risquer la vie des hommes sur la dernière matinée de la guerre pour mettre de l’ordre sur une carte.
Le 32e n’a pas lancé d’attaques pendant que les hommes de Haan attendaient et n’ont subi que des pertes dues aux tirs d’artillerie.

Les commandants des zones sensibles ont néanmoins réussi à trouver des raisons d’avancer. Stenay était une ville tenue par les Allemands sur la rive est de la Meuse.
Le commandant de la 89e Division, le major général William M. Wright, décida de prendre Stenay parce que la division avait été en ligne pendant une période considérable sans installations de bain appropriées, et il se rendit compte que si l’ennemi était autorisé à rester à Stenay, les troupes seraient privées des installations de bain probables là-bas .
Ainsi, plaçant la propreté au-dessus de la survie, Wright envoya une brigade pour prendre la ville. Alors que les doughboys passaient par Pouilly, un obus de 10,5 cm atterrit au milieu d’eux, tuant une vingtaine d’Américains.
Tout compte fait, la division de Wright subit 365 pertes, dont soixante et un morts dans les dernières heures de la guerre. Stenay serait la dernière ville prise par les Américains pendant la guerre.
En l’espace de quelques jours, ils auraient pu s’y rendre pacifiquement plutôt que de payer le passage avec leur sang.

Éléments de la 89e division U.S.
Éléments de la 89e division U.S.

Bland, l’autre républicain de la sous-commission 3, entra rapidement dans le vif du sujet lorsque son tour fut venu d’interroger le général Conner.
Connaissez-vous une bonne raison, demanda Bland, qui explique pourquoi l’ordre aux commandants n’a pas été que l’armistice était signé pour prendre effet à 11 heures et que les hostilités ou les combats réels devraient cesser dès que possible afin de sauver des vies humaines ?
Conner a admis que les forces américaines ” n’auraient pas été mises en danger par un tel ordre, si c’est ce que vous voulez dire “.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.