Les vies gaspillées

Les vies gaspillées le jour de l’Armistice de 1918

D’après l’article : Historynet

Le 11 novembre 1918, jour de l’Armistice, les Forces Expéditionnaires Américaines (AEF) sur le front occidental en France accusaient plus de trois mille cinq cents victimes, alors que l’on savait officieusement depuis deux jours que les combats prendraient fin, et que l’on savait avec une certitude absolue à 5 heures du matin qu’ils se termineraient à 11 heures.
Près d’un an plus tard, le 5 novembre 1919, le général John J. Pershing, commandant de l’AEF,  justifiait la poursuite de la guerre devant la Commission des affaires militaires de la Chambre des représentants.

Général John J. Pershing
Général John J. Pershing

La rencontre fut amicale et respectueuse puisque les membres avaient affaire à l’officier qui avait mené l’Amérique à la victoire dans la Grande Guerre.
Cependant, un membre républicain, Alvan T. Fuller du Massachusetts, posa avec déférence une question provocatrice : “Cette question n’a pas grand-chose à voir avec l’affaire en question”, commenta Fuller, “mais je voudrais demander au général Pershing si les troupes américaines ont reçu l’ordre d’attaquer le matin du jour où, selon les termes de l’Armistice, les tirs devaient cesser…. et où les troupes devaient marcher pacifiquement vers l’Allemagne à 11 heures. Est-ce vrai ?”

Pershing répondit avec sa confiance habituelle :
Lorsque l’armistice était en discussion, nous ne savions pas à quoi il devait servir ; s’il s’agissait d’une proposition du Haut Commandement allemand pour gagner du temps ou si les Allemands étaient sincères dans leur désir d’obtenir un armistice. La simple discussion d’un armistice n’était pas une raison suffisante pour qu’un commandant judicieux relâche ses activités militaires[….].
Personne ne savait quand l’armistice serait signé ni à quelle heure était fixée la cessation des hostilités, de sorte que la seule chose que nous devions faire, et que j’ai faite en tant que commandant en chef des forces américaines, et que le maréchal Foch a faite en tant que commandant en chef des armées alliées était de poursuivre les activités militaires.

Maréchal Foch
Maréchal Foch

Quelques jours plus tard, le député faisait parvenir à Pershing la lettre d’un électeur avec une note de couverture disant : ” J’ai été inondé de questions à ce sujet “.
La lettre avait été écrite à Fuller par George K. Livermore, ancien officier des opérations de la 167e Brigade d’artillerie de campagne de la 92e Division noire, indiquant que cette force avait été engagée depuis 5 heures du matin le 11 novembre et avait reçu l’ordre de lancer sa charge finale à 10 h 30.
Livermore déplorait ” les petites croix sur les tombes des jeunes Noirs qui sont morts d’une mort inutile ce matin de novembre “. Il a en outre décrit la perte des Marines américains tués en traversant la Meuse dans les dernières heures comme étant ” effrayante “.
Le député Fuller concluait sa lettre à Pershing en demandant ” une réponse franche et complète à la question de savoir si des vies américaines avaient été inutilement gaspillées “.

Fuller recevait la réponse de Pershing dans la semaine. En permettant aux combats de continuer, Pershing réitérait sa réponse en insistant sur le fait qu’il suivait simplement les ordres de son supérieur, le maréchal Ferdinand Foch, commandant en chef des forces alliées en France, émis le 9 novembre, lesquels stipulaient de maintenir la pression contre l’ennemi en retraite jusqu’à l’entrée en vigueur du cessez-le-feu.
En conséquence, il n’avait pas ordonné à son armée de cesser les combats même après la signature de l’armistice, dont ” je n’avais aucune connaissance avant 6 heures du matin le 11 novembre “.

La rumeur d’un armistice était apparue le soir du 7 novembre lorsque les soldats français du 171e Régiment d’infanterie près de Haudroy ont été surpris par la sonnerie d’un clairon inconnu.
Craignant d’être encerclés, ils avançaient prudemment vers le son de plus en plus fort lorsque trois automobiles émergèrent du  brouillard laissant apparaître  l’aigle impérial allemand sur le côté des véhicules.
Les Français étonnés se retrouvaient face à une délégation d’armistice allemande dirigée, Matthias Erzberger, homme politique et défenseur de la paix.
La délégation était escortée jusqu’à la forêt de Compiègne près de Paris où, dans un wagon-restaurant transformé en salle de conférence, elle était accueillie par le Maréchal Foch qui fixa ses membres avec un regard flétrissant.
Foch ouvrit la discussion par une question qui laissa les Allemands pantois. “Demandez à ces messieurs ce qu’ils veulent”, dit-il à son interprète.
Lorsque les Allemands se furent rétablis de leur surprise, Erzberger répondit qu’ils avaient été envoyés pour discuter des termes de l’armistice.
Foch les assomma de nouveau : “Dites à ces messieurs que je n’ai pas de propositions à faire.”

Pas de propositions, peut-être, mais il avait des exigences. L’interprète de Foch lut à haute voix les conditions alliées, qui frappèrent les Allemands comme avec un marteau : tous les territoires occupés en Belgique, au Luxembourg et en France plus l’Alsace-Lorraine, détenus depuis 1870 par l’Allemagne, devront être évacués dans les quatorze jours ;
les Alliés occuperont l’Allemagne à l’ouest du Rhin ainsi que les têtes de pont sur la rive est du fleuve à trente kilomètres de profondeur ; les forces allemandes devront se retirer de l’Autriche-Hongrie, de la Roumanie et de la Turquie ;
l’Allemagne devra abandonner dans les ports neutres ou alliés, 10 navires de guerre, 6 croiseurs de combat, 8 croiseurs et 160 sous-marins.
L’Allemagne devra également fournir aux Alliés ses armements lourds, y compris 5 000 pièces d’artillerie, 25 000 mitrailleuses et 2 000 avions.
La revendication suivante plongea les délégués allemands dans le désespoir. Bien que le peuple allemand soit déjà confronté à la famine, les Alliés avaient l’intention de paralyser les transports de l’ennemi en poursuivant son blocus naval et en confisquant 5 000 locomotives, 150 000 wagons de chemin de fer et 5 000 camions.
Le traducteur continua à énumérer trente-quatre conditions, la dernière d’entre elles rendait l’Allemagne responsable de la guerre et lui demandait de payer des réparations pour tous les dommages causés.
Foch informa Erzberger qu’il disposait de soixante-douze heures pour obtenir le consentement de son gouvernement aux conditions des Alliés, faute de quoi la guerre continuerait.

En moyenne, 2 250 soldats de toutes les parties mouraient chaque jour sur le front occidental. “Pour l’amour de Dieu, Monsieur le Maréchal”, plaida Erzberger : ” N’attendez pas ces soixante-douze heures. Arrêtez les hostilités aujourd’hui même.” L’appel tomba dans l’oreille d’un sourd. Avant la réunion, Foch avait exprimé à son personnel son intention de “poursuivre les Feldgrauen [les soldats allemands] avec une épée dans le dos  jusqu’à la dernière minute, jusqu’à ce qu’un armistice entre en vigueur”.
Pour Pershing, l’idée même d’un armistice était répugnante. “Leur demande est une reconnaissance de faiblesse et signifie clairement que les Alliés sont en train de gagner la guerre “, a-t-il soutenu.
“Le désir de l’Allemagne n’est que de regagner du temps pour rétablir de l’ordre parmi ses forces, mais elle ne doit pas avoir l’occasion de récupérer et nous devons frapper plus fort que jamais”.
Quant aux termes de la discussion, Pershing n’eut qu’une seule réponse : “Il ne peut y avoir de conclusion à cette guerre tant que l’Allemagne n’est pas mise à genoux.”
Les Alliés français et britanniques étaient sans doute épuisés et aspiraient à la paix, mais Pershing voyait son armée prête à combattre un adversaire qui tremblait mais restait debout.
La conciliation maintenant, affirmait-il, ne conduirait qu’à une guerre future. Il voulait la reddition inconditionnelle de l’Allemagne.

Les Allemands cédèrent finalement et signèrent l’armistice à 5 h 10 le matin du onze. Ils reculèrent officiellement à partir de 5 heures et le firent dans le délai imposé par Foch.
L’affirmation de Pershing selon laquelle il n’avait eu aucune connaissance officielle de l’armistice imminent avant d’en être informé par le quartier général de Foch à 6 heures du matin était fallacieuse.
Le moment où les combats cesseraient était clair depuis le moment où Foch remit à Erzberger la date limite pour la réponse de son gouvernement, information dont Pershing était parfaitement au courant.
Le soir du 10 novembre et tout au long de cette nuit, les nouvelles de la fin imminente du conflit étaient confirmées à maintes reprises par les transmissions radio reçues au siège de l’AEF de Pershing à Chaumont.

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