Le cauchemar de deux mères

Le cauchemar de deux mères (Eugène Manuel 1823-1902)

J’ai vu, dans un rêve attristé,
Deux chaumières presque pareilles,
Et deux voix dans l’obscurité,
Plaintives, qui frappaient mes oreilles.

Chaque maison était cachée
Dans un de ces vallons prospères
D’où la guerre avait arraché
Bien des enfants et bien des pères .

La neige posait lentement
Ses flocons sur les branches mortes ;
La bise au long gémissement
Pleurait par les fentes des portes.

Les deux foyers se ressemblaient,
Et devant le feu des broussailles,
Deux mères, dont les doigts tremblaient,
Songeaient aux lointaines batailles.

Leur esprit voyageait là-bas :
Point de lettre qui les rassure !
Quand les enfants sont au combat,
Pour les mères tout est blessure !

L’une comme l’autre invoquaient le ciel
Priant dans sa langue ou la nôtre :
” Mein Kind ! mein Kind !” O vie cruelle !
” Mon fils ! Mon fils ! ” murmurait l’autre.

Et j’entendais, au même instant,
Sur un affreux champ de carnage,
Contre la souffrance luttant,
Gémir deux enfants du même âge

Les deux soldats se ressemblaient,
Mourant quand il fait bon vivre ;
Et leurs pauvres membres tremblaient,
Bleuis par la bise et le givre.

Ils s’éteignaient dans un ravin,
En proie aux angoisses dernières ;
Leurs yeux de loin suivaient en vain
La longue file des civières.

Étrange réveil du passé,
Qui précède l’adieu suprême,
Évoquant pour chaque blessé,
La vision de ce qu’il aime.

Et ces deux âmes, à l’heure sacrée
Où la mort, en passant, vous touche,
Jetaient l’appel désespéré
Que les petits ont à la bouche.

Les yeux remplis de souvenirs,
Une main sur la plaie grande ouverte,
Comme s’ils sentaient le froid venir,
Dans la grande plaine déserte.

” Mutter !… Mutter ! … ( Mère )
Komm doch bei mir ( Viens, près de moi ! ):

” Maman !… Maman ! (Implorait l’autre enfant )
– Viens, je vais mourir !

Cette poésie fait référence à la guerre de 1870

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