Dernière lettre de Paul COLIN

Lettre écrite par le sous-lieutenant Paul COLIN, 18e bataillon de chasseurs à pied, tombé au champ d’honneur, à Douaumont, le 20 avril 1916

13 Avril 1916,

Ne jamais exécuter un ordre sans avoir reçu le contre-ordre, principe très militaire, une fois de plus vérifié ! Le Bataillon, subitement arrêté dans sa marche vers le repos, a été envoyé de l’autre côté de la Meuse et maintenant nous attendons les évènements dans cette ancienne ville. Quand vous recevrez cette lettre, il est probable que nous serons cette fois au repos pour de bon, car notre séjour ici doit être court.

Je viens d’assister et de prendre part à une cérémonie touchante. Nous pouvons monter en ligne d’un moment à l’autre, peut-être cette nuit, peut-être demain, peut-être dans plusieurs jours. L’aumônier a dit ce soir, à 7 heures  30, une messe “des vivants et des morts”, comme il a dit en commençant. Un sermon court comme il sait en faire et  sachant remuer le cœur de tous, officiers et hommes, effrayant peut-être un peu sous l’habit bleu, mais amenant quand même un regard de fierté et une petite larme à l’œil de ces braves chasseurs. “Nous sommes à Pâques, dit-il… ceci est une messe de Pâques… Pâques dont vous vous souviendrez… Pâques de guerre… Pâques de lutte ! Jour d’union, je dirai plus, jour de communion. Pour communier, il faut être à jeûn, il faut vous confesser… Vous sortez de table et vous n’avez eu le temps de vous confesser … à l’impossible nul n’est tenu… Que ceux qui veulent recevoir l’absolution s’agenouillent.” Et, dans un moment sublime, l’église, (ou plutôt la grange, car de la cathédrale il ne reste qu’une cloche intacte au milieu des décombres) l’église entière s’est agenouillée, et d’une voie qu’il affermissait à grand’ peine, l’aumônier a donné l’absolution à tous ces hommes, puis la communion… “Votre musique, c’est le canon” avait-il dit à un moment de son prône, et, en effet, en ce moment, l’artillerie faisait rage ! Puis la messe s’est terminée au milieu des cantiques.

De nouveau, l’aumônier prit la parole : “Mes enfants, j’ai oublié quelques chose, j’ai oublié votre pénitence, la voici : allez ! battez-vous bien !” Et la grange s’est vidée dans un silence de mort, et en sortant j’ai entendu cette réflexion venue de je ne sais d’où : “Heureux ceux qui croient.” Oh ! comme il dit vrai ! dans un pareil moment, tout est beau… J’avais vu des messes impressionnantes, j’avais vu des choses bien dures, jamais je n’ai été ému comme je viens de l’être… et tout le bataillon était là.

Que vous dirai-je maintenant ? La confiance illimitée dans laquelle je suis en ce moment. Il me semble que je vais à une simple promenade et j’y vais le sourire aux lèvres ! ! !…

Embrasse.

À quand la prochaine lettre ?

Paul

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Sources :

  • Mémoire des hommes,
  • BNF GALLICA  La dernière lettre écrite …

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