Charles COLLIGNON, extrait 2

Extrait du récit de Charles COLLIGNON « Inor mon village »

Charles COLLIGNON est un habitant d’Inor qui fut témoin indirect des premiers jours de l’occupation allemande dans cette localité. Il est bien connu à Inor pour avoir publié en 1964 un opuscule intitulé « Inor, mon village ». Le texte, ci-dessous, est retranscrit à l’identique de celui de l’opuscule.

[…] Le lundi 24 août, vers trois heures du soir, on vit descendre par le chemin de Montmédy des équipages de pont du génie. Ils traversèrent le village se dirigeant sur Beaumont. À ces questions posées « Où allez-vous ? Sommes nous donc battus ? » les soldats se contentaient de répondre par un haussement d’épaule qui ne disait rien mais qui disait tout.
Une heure plus tard, par le chemin de Malandry, ce sont des fourgons d’artillerie puis des canons qui, eux, se dirigent sur Stenay. Puis voici des soldats isolés, de tous les régiments, sans armes, débraillés, ce sont les fuyards, gens qui précèdent toujours les armées en retraite. Questionnez ceux de 1870, ceux de 1914, vous aurez toujours la même réponse : « Nous sommes battus, nous sommes trahis, etc. ».

Puis voici des civils, des femmes, des enfants, des vieillards, qui ont vu, qui ont entendu raconter mille et mille horreurs, et qui, pour échapper, abandonnent tout pour s’assurer la vie sauve.

Puis voici les croix rouges. Un groupe de majors s’arrête devant chez nous. L’un d’eux demande à ma mère de vouloir bien leur préparer à souper et ce disant lui fait donner le nécessaire. Le souper va être prêt. Un ordre arrive : il faut passer la Meuse immédiatement, et l’on part sans souper. Ce voyant, ma mère s’adressant au chef-major lui dit :

  • « Voyons, monsieur le major, que faut-il faire?
  • -Si vous êtes décidés à partir, répondit-il, faites-le le plus tôt possible, et par Stenay car c’est coupé par Sedan. »

À ce moment précis, cette réponse ne pouvait être interprétée dans deux sens. Aussi, deux heures plus tard toute la famille, papa, François, et maman exceptés partaient (sic) vers l’inconnu.
Beaucoup de personnes partirent aussi cette nuit-là puis aussi le lendemain. Et les convois continuaient toujours à descendre. Maintenant, le mardi, c’étaient des troupes d’infanterie.
Vers sept heures du soir arrivèrent des coloniaux. Ils devaient cantonner dans le village. Le commandant fit d’abord ouvrir toutes les portes des maisons que les évacués avaient fermées, les hommes dévalisèrent les clapiers et les poulaillers ; puis la nuit venue tout rentra dans un calme absolu, le calme qui précède l’orage. Plus de cris, plus de lumière, rien, un silence de mort régnait partout, des ombres se glissaient le long des murs. Mon père se coucha.

Le mercredi 26 août, vers quatre heures du matin, une formidable détonation réveilla tous les habitants, puis dix minutes plus tard, voici une seconde. C’était la passerelle et le pont qui venaient de sauter.
Tout le monde est dans la rue mais plus de soldats : ils étaient partis la nuit. Alors ces détonations, le départ précipité de nos troupiers décidèrent (sic) les derniers hésitants, qui sur-le-champ partirent, se dirigeant sur Martincourt, où le pont devait encore être intact.

Ainsi donc le 26, à cinq heures du matin, il n’y avait plus que quatre-vingts personnes dans le village, presque tous des vieillards ou des infirmes. Voici les noms ; M. et Mme JUPINET, Mme ANDRE, M. GONZMAN, Mme MORLAY, PELAGIE Berthe et Eugène, M. COLLIGNON, François et Pétronille BERTHELEMY, Mme Catherine MACQUET, M. PARMENTIER, M. Édouard COCHARD, M. Achille FALALA, M. le curé, Melle Clémentine, Mme veuve PONSIN PIGEON, Mme veuve LOUIS, Mme veuve ANTOINE, M. Émile MACQUET, M. et Mme JACOB, M. ANDRE, Melle Lisa, M. et Mme Léon DUMONT, Melle Elvire COLLIGNON, Mme Marguerite LAMOUREUX, M. Louis LAMOUREUX, M. Constant DOUPHIS, Mme veuve FALALA Juliette, Mme veuve Félicie, M. Gaston Poncin, M. PIQUET, M. Léon FERY, M. Victor BERTHELEMY, M. et Mme Jacques PONSIN, M. Léon JOUF, M. et Mme PONSIN Hypolite, M. et Mme JACQUEMARD COLLIN, M. et Mme Paul MACQUET, M. PINGEON Maurice, Mme Jeanne PINGEON, M. et Mme Olivier GUILLAUME, Melle MORLAIX Marie, M. et Mme Désiré JACQUET, M. LAMBOTTIN, M. Bernard JACQUET, Mme veuve Honorine JACQUET, M. et Mme Albert LAMBERT, M. et Mme Étienne DOUPHIS, Mme veuve POTERLOT, Mme, M. et veuve TRUSSY, Mme veuve FERY, M. NICOLAÏ et son fils, M. MOUTON, M., Mme et Melle RAMBOURG, M. et Mme Édouard BARTHELEMY, M. Auguste MACQUET, Mme ALAIS, Mme GRINGOIRE, M. et Mme Édouard JACQUET, M. et Mme Georges TRUSSY, leur fils Eugène et leur fille Eugénie.

Il est inutile de chercher à dépeindre l’état d’âme de ces délaissés, mais il est certain que devant un inconnu aussi terrible ce devait être poignant.

Il était à peu près six heures et demie quand arrivèrent de par Moulins cinq coloniaux et un caporal. Ils étaient de grand-garde au trou de Soiry, avaient entendu sauter les ponts et, ne recevant pas d’ordres, avaient pris sur eux de rétrograder. Heureusement, la barque à VALBRECQ était restée sur notre rive. Elle les transporta sur l’autre.

 Il était temps. Il pouvait être sept heures, voici deux cavaliers qui débouchent par le chemin de Malandry et s’arrêtent au milieu de la route. Ce sont deux Uhlans ! Puis les voici qui tournent bride et remontent au galop par où ils sont venus.

Une demi-heure plus tard, par la même route, voici venir un civil, vêtu comme un ouvrier, pantalon de velours, bourgeron, arrivé au même endroit que les Uhlans. Il inspecte de tous les côtés et enfin se dirige du nôtre, c’est-à-dire vers Moulins. Il passe devant mon père qui était sur le devant de notre porte. Arrivé à mi-longueur du petit bois à l’extrémité du village, il s’arrête.
Cinq minutes plus tard, voici encore cinq Uhlans sur le chemin de Malandry. Ils sont au milieu de la route, stationnent, mais voici le civil qui fait des signes et voici les Uhlans qui s’engagent dans sa direction. Mon père rentre, ce sont certainement des éclaireurs, carabine aux poings. Ils inspectent les moindres recoins des maisons, longent les murs du jardin de la ferme, puis le mur du petit bois, enfin tournent bride à droite, escaladent le talus et remontent à travers champs rendre compte de leur mission.

Sources :

  • A.M. Stenay d’après la retranscription du document fourni par l’abbé MELLIER

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